Étude de cas

Intoxication durable : comment les cultivateurs de cacao de Lindt & Sprüngli sont exposés à des pesticides hautement toxiques

Dans le cadre du programme de durabilité de Lindt & Sprüngli, des cultivatrices et cultivateurs de cacao ghanéen·ne·s utilisent des pesticides interdits dans l’UE et en Suisse, mettant ainsi leur santé en danger. Pendant des années, l’intermédiaire suisse Ecom a même activement distribué des pesticides dangereux lors de formations aux agricultrices et agriculteurs cultivant du cacao pour Lindt & Sprüngli.

La culture du cacao au Ghana traverse une crise sans précédent. Les sols sont abîmés par la sécheresse, la pratique de la monoculture et l’utilisation d’engrais et de pesticides synthétiques. © Francis Kokoroko

« Cela me rend triste de voir ma ferme dans cet état », déplore Osei Kwame Williams. Nous avons rendez-vous avec le cultivateur de cacao sur sa ferme à Mfanibu. Le petit village se trouve dans la région d’Ashanti, au Ghana, connue pour son cacao. Des milliers de petit·e·s agricultrices et agriculteurs en cultivent ici sur de petites parcelles, qui ressemblent à des forêts basses avec une seule espèce d’arbre. Le cacao n’est pas une espèce indigène du Ghana et il est principalement cultivé en monocultures. Pour ce faire, la forêt tropicale est souvent déboisée. Les arbres de Williams sont grands et ramifiés ; on voit qu’ils n’ont plus été taillés depuis longtemps. L’élagage est essentiel pour la santé des cacaoyers et une bonne récolte. « Mais c’est trop tard maintenant », indique Williams. L’herbe et les mauvaises herbes sont également hautes sous les arbres. Elles puisent l’eau du sol, laquelle serait nécessaire aux arbres, étant donné qu’il n’a pas assez plu ces derniers mois. La crise climatique affecte de plus en plus les agricultrices et agriculteurs. Les périodes où les températures maximales quotidiennes dépassent les 32 °C se sont allongées de trois semaines par année lors de la dernière décennie. Il fait trop chaud pour les cacaoyers.

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Williams montre un petit insecte sur une jeune cabosse (fruit du cacaoyer) encore verte poussant sur le tronc d’un cacaoyer. C’est une espèce de punaise, appelée « Akate » au Ghana. « Elles détruisent tout ici », relève-t-il. Sous l’un des arbres gisent deux récipients en plastique vides d’un insecticide nommé « Akate Star ». Il semble ne pas avoir fait effet. Les punaises ne sont pas le seul fléau contre lequel se bat l’agriculteur : la pourriture brune des cabosses du cacaoyer lui pose aussi problème. Dans l’herbe, il y a des cabosses noires, qu’on dirait brûlées. Elles sont infectées par un champignon. De plus, des termites se sont installées dans certains troncs d’arbres et les creusent depuis l’intérieur. Au Ghana, le secteur du cacao traverse une crise sans précédent. Les personnes qui en souffrent le plus sont les petit·e·s cultivatrices et cultivateurs, comme Osei Kwame Williams. La plupart vivent dans la pauvreté, car ils n’arrivent pas à vendre leurs fèves à des prix leur permettant de couvrir leurs besoins vitaux.

Le secteur du cacao en crise au Ghana : nuisibles, mauvaises récoltes et prix record

L’Afrique de l’Ouest produit 70% du cacao mondial. Le Ghana est le deuxième plus grand producteur de cacao au niveau mondial après la Côte d’Ivoire, avec une production annuelle d’environ 800 000 tonnes de cacao. Environ 850 000 familles ghanéennes dépendent de la culture du cacao ; c’est le principal produit agricole d’exportation du pays. Actuellement, le secteur du cacao traverse une crise sans précédent : les petit·e·s agricultrices et agriculteurs de cacao ghanéen·ne·s luttent contre des attaques de nuisibles et sont confrontés à la crise climatique. Les sols sont épuisés par la sécheresse, la monoculture du cacao et l’utilisation croissante d’engrais et de pesticides. L’exploitation illégale de l’or, appelée localement « galamsey » au Ghana, détruit des régions entières, pollue les rivières au mercure ainsi qu’aux métaux lourds et grignote des terres dévolues à la culture du cacao. De plus, de nombreuses fermes sont infestées par l’œdème des pousses du cacaoyer, un virus qui décime jusqu’à 50% de la récolte les deux premières années après l’infection. Ensuite, l’arbre meurt. Il n’y a pas de remède contre ce virus. Les arbres doivent être arrachés et brûlés.

En conséquence, les récoltes ont été très mauvaises ces dernières années au Ghana et en Côte d’Ivoire. Le prix mondial du cacao s’est envolé ; il a quintuplé depuis 2022. En 2024, il a atteint une valeur record de plus de 12 000 dollars américains par tonne. Les importateurs de cacao et les producteurs de chocolat ont répercuté l’augmentation des prix sur les consommatrices et consommateurs et continuent de réaliser d’importants bénéfices. Au Ghana, les cultivatrices et cultivateurs de cacao n’ont pratiquement pas remarqué que les prix avaient augmenté, contrairement aux agricultrices et agriculteurs en Amérique du Sud. Cela est également dû à la bureaucratie du cacao au Ghana. L’entreprise étatique Ghana Cocoa Board (Cocobod) fixe une année à l’avance le prix que les petit·e·s agricultrices et agriculteurs reçoivent par sac de cacao. Cocobod empoche plus de 30% des prix à l’exportation pour le marketing, le contrôle de qualité, les impôts et les programmes de pulvérisation. Un grand nombre d’agricultrices et agriculteurs se plaignent de l’inefficacité de Cocobod et de la corruption qui y règne. L’argent qui leur revient serait aspiré par la bureaucratie. En 2024, les cultivatrices et cultivateurs de cacao ghanéen·ne·s gagnaient en moyenne 2000 dollars américains par année. La chaîne actuelle d’approvisionnement en cacao est dans la continuité économique d’un système colonial exploitant de la main-d’œuvre en Afrique pour réaliser des bénéfices en Europe.

Sur le site Internet, des cultivatrices de cacao qui dansent

Sur le papier, la ferme de Williams est une « demo plot », une ferme de démonstration de la multinationale suisse du chocolat Lindt & Sprüngli. Aux abords de la ferme, vers la route, un panneau métallique caché dans les hautes herbes met en évidence cette collaboration. La pluie a effacé le logo du « Lindt & Sprüngli Farming Program », qu’on ne reconnaît presque plus. La multinationale suisse se procure la plupart de ses fèves de cacao au Ghana, lesquelles sont ensuite transformées à Kilchberg (ZH) et dans d’autres usines dans le monde entier en plaques de chocolat, lapins de Pâques et pralinés. Selon ses propres informations, la multinationale travaille avec 61 000 cultivatrices et cultivateurs de cacao ghanéen·ne·s. C’est plus que dans n’importe quel autre pays d’où Lindt & Sprüngli importe du cacao.

Tous font partie du « Farming Program ». « Le Farming Program vise à créer des conditions de vie décentes et durables pour les producteurs de cacao et leurs familles, mais aussi à promouvoir des pratiques agricoles plus durables », écrit à notre demande une porte-parole de Lindt & Sprüngli. Le logo du programme, une cabosse jaune sur fond brun, figure sur la plupart des produits de Lindt & Sprüngli. Il est censé garantir aux consommatrices et consommateurs, surtout en Europe et aux États-Unis, que le cacao est issu d’une production durable et équitable. Sur le site Internet du programme, on voit des photos de cultivatrices de cacao qui sourient et dansent. Tout est très coloré et positif. Si l’on croit le fabricant de chocolat de Kilchberg, la ferme aux apparences abandonnées d’Osei Kwame Williams serait le reflet d’une collaboration fructueuse.

Lindt & Sprüngli se procure la majeure partie de ses fèves de cacao au Ghana. Le « Lindt & Sprüngli Farming Program » s’inscrit dans la stratégie de développement durable de l’entreprise. Sa mise en œuvre au Ghana est assurée par plusieurs négociants en matières premières actifs sur place. © Francis Kokoroko

« Par le passé, Lindt était le plus grand acheteur de cacao de la région », raconte Williams. En 2014, il a été contacté par des agronomes d’Ecom. Cette multinationale suisse de matières premières est le principal partenaire de Lindt & Sprüngli au Ghana et met en œuvre son programme de durabilité . Les agronomes cherchaient une ferme de cacao facilement accessible en voiture, à proximité de la route. L’agriculteur leur a loué une partie de son terrain. En échange, il a reçu 250 cedis ghanéens par mois, soit environ 20 dollars américains. Il a aussi reçu gratuitement des engrais synthétiques et des insecticides. Lindt & Sprüngli a financé une petite école dans le village et a promis aussi, selon Williams, de construire un puits. Mais celui-ci n’existerait pas encore à ce jour. Les agronomes d’Ecom ont pris des échantillons du sol, ont taillé les arbres et ont apporté des pulvérisateurs pour traiter les arbres avec des insecticides. L’agriculteur se souvient des produits utilisés : « Confidor » et « Akate Master ». « Ils ont sprayé les arbres chaque mois, d’avril à novembre, à un rythme que je n’aurais jamais pu me permettre. » Les récoltes sur la « demo plot » étaient bonnes, bien meilleures que sur le reste du terrain. Ecom a utilisé la ferme de Williams pour donner des formations à des agricultrices et agriculteurs de la région. Ils y apprenaient non seulement la théorie d’une lutte durable contre les nuisibles, mais aussi comment utiliser des engrais synthétiques et des pesticides pour maximiser les rendements. À l’époque, il récoltait dix sacs de cacao sur un peu moins d’un demi-hectare, raconte Williams. « Aujourd’hui, j’arrive tout juste à quatre sacs. »

Des milliards de bénéfices en Suisse, une pauvreté extrême au Ghana

Le chocolat est un business mondial qui se chiffre en milliards : selon l’agence d’études de marché IBIS World, cette industrie génère chaque année 226 milliards de dollars américains . La Suisse est un poids lourd mondial du négoce de cacao. Quatre des douze plus grands négociants et transformateurs de cacao ainsi que producteurs de chocolat ont leur siège en Suisse : Barry Callebaut, Ecom, Nestlé et Lindt & Sprüngli. Contrairement à celles des cultivatrices et cultivateurs ghanéen·e·s, les affaires de Lindt & Sprüngli se portent à merveille : en 2024, la multinationale a réalisé un chiffre d’affaires de 5,5 milliards et un bénéfice net (EBIT) de 884 millions de francs suisses. En octobre 2025, sa valeur boursière s’élevait à environ 30 milliards de francs suisses. En 2024, la multinationale a importé un total de 142 929 tonnes d’équivalents-fèves de cacao (fèves, beurre, poudre et masse de chocolat). Environ 90% de ces importations proviennent du Ghana et de la Côte d’Ivoire. Lindt & Sprüngli est aujourd’hui présente dans 120 pays, emploie plus de 15 000 personnes (dont une seule au Ghana) et exploite 560 magasins.

En 2020, Lindt & Sprüngli a ouvert à Kilchberg la maison du chocolat (« Home of Chocolate »), un musée occupant un bâtiment d’une valeur de 100 millions de francs , « dessiné par les célèbres architectes Christ & Gantenbein », comme on peut le lire sur le site Internet du musée. Dans le gigantesque hall d’entrée se trouve une fontaine de neuf mètres de haut et pesant trois tonnes d’où coule en continu, à partir d’un fouet doré, 1400 kilos de « véritable chocolat ». Dans un magasin de 500 mètres carrés, les 350 000 personnes du monde entier qui visitent le musée chaque année peuvent faire le plein de produits Lindt. Ce temple dédié au chocolat a été inauguré par Roger Federer, ambassadeur de la marque Lindt & Sprüngli depuis 2009. La maison du chocolat ne raconte rien sur la situation précaire des cultivatrices et cultivateurs de cacao en Afrique de l’Ouest ni sur le passé colonial du négoce de cacao. En 2024, le salaire annuel de plus de 90% des cultivatrices et cultivateurs de cacao ghanéen·ne·s était inférieur aux 4315 dollars américains nécessaires pour couvrir leurs besoins fondamentaux et garantir une vie sans pauvreté (Adjusted Living Income Benchmark) . Certaines personnes parlent d’une « poverty trap », d’un piège de la pauvreté. Alors qu’en Europe et aux États-Unis les fabricants de chocolat réalisent des milliards de bénéfices grâce au cacao, les cultivatrices et cultivateurs en Afrique de l’Ouest restent pauvres. Jusqu’à aujourd’hui, 90% de la marge des produits à base de cacao va aux fabricants de chocolat, aux intermédiaires et au commerce de détail en Europe et aux États-Unis. Moins de 7,5% de la marge reste dans les pays d’Afrique produisant du cacao.

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Dans certains cas, les pesticides hautement toxiques sont manipulés à mains nues. © Francis Kokoroko

Risque pour le système nerveux et la capacité de développement

Les insecticides « Confidor» et « Akate Master », que les agronomes d’Ecom ont apportés sur la ferme de Williams, contiennent des substances interdites dans l’UE et en Suisse en raison de leur dangerosité pour la santé humaine et l’environnement. Le « Pesticide Action Network » (PAN), réseau international d’action contre les pesticides, dont les recommandations sont suivies par de nombreux scientifiques et ONG, classe ces produits dans la catégorie des « highly hazardous pesticides » (HHP), soit des pesticides hautement dangereux. « Certains HHP sont connus pour provoquer des dommages à la santé sévères et chroniques », affirme Joey Salmon de la section britannique du PAN. « Ils peuvent nuire aux fonctions du système nerveux et à la capacité de reproduction et de développement. » Le recours généralisé à ces pesticides dans la production ghanéenne de cacao est alarmant, surtout en ce qui concerne la santé des communautés cultivant cette plante. « Elles doivent d’urgence passer à des méthodes moins nocives pour la santé, basées sur des principes agroécologiques. »

Des pesticides hautement toxiques dans la culture du cacao au Ghana

À l’instar de ce qui se passe sur d’autres marchés agricoles africains, le Ghana est inondé de pesticides. Aujourd’hui, beaucoup de produits viennent de Chine et d’Inde. Ils sont souvent moins chers que ceux fabriqués par Syngenta, BASF ou Bayer. Pour un litre de « Paraforce », un herbicide contenant du paraquat, qui est une substance mortelle, les agriculteurs dépensent 35 cedis ghanéens par litre, un peu plus de deux francs. Le « King Kong », un produit contenant du glyphosate, un herbicide qui a une action cancérogène probable (« probably carcinogenic to humans ») selon le Centre international de recherche sur le cancer de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), coûte trois francs le litre. Selon un rapport de l’Université de Chicago qui se base sur des enquêtes faites auprès de ménages, les dépenses annuelles allouées aux insecticides ont augmenté par ménage de 267 à 745 dollars américains entre 2013/14 et 2018/19 par tonne de cacao produit ; pour les herbicides, les dépenses sont passées de 230 à 481 dollars américains par tonne. Cette augmentation est due aussi au manque de main-d’œuvre sur les fermes. Les jeunes cherchent du travail dans les mines d’or illégales, où ils gagnent plus que dans les champs. Pour compenser le désherbage manuel sous les arbres, les agricultrices et agriculteurs utilisent de plus en plus d’herbicides.

Au Ghana, de nombreux pesticides contenant de la bifenthrine, de l’imidaclopride et du thiaméthoxame sont utilisés dans la culture du cacao. Le « Pesticide Action Network » (PAN), réseau international d’action contre les pesticides, dont les recommandations sont suivies par de nombreux scientifiques et ONG, classe ces produits dans la catégorie des « highly hazardous pesticides » (HHP), soit des pesticides hautement dangereux. L’imidaclopride et le thiaméthoxame, qui sont les deux des néonicotinoïdes, sont considérés comme hautement dangereux pour les abeilles et d’autres pollinisateurs et s’accumulent dans l’environnement et dans les sols. En 2013 déjà, la Commission européenne avait réduit, puis complètement interdit, l’utilisation de ces deux substances, en se fondant sur une évaluation de l’Autorité européenne de sécurité des aliments et sur des données scientifiques récoltées à l’époque. L’industrie agrochimique avait combattu ces décisions avec véhémence.

Une étude de 2014 a trouvé dans les sols ghanéens des concentrations d’imidaclopride allant de 4,3 à 251,4 ng/g. Selon l’Académie des sciences de l’Afrique du Sud, ces taux sont très élevés en comparaison avec les valeurs maximales relevées dans les études menées en Europe. De plus, la présence d’imidaclopride dans des fèves et des gousses de cacao a déjà pu être prouvée. Au Ghana, des scientifiques ont trouvé aussi des résidus d’aldrine, de lindane et d’endosulfan dans des fèves de cacao. Ces trois principes actifs figurent sur les listes des substances interdites par des accords internationaux tels que la Convention de Stockholm sur les polluants organiques persistants. En interrogeant des cultivateurs de cacao et de légumes au Ghana, des chercheurs de l’Université de Wageningen ont constaté que les pesticides étaient souvent mal utilisés, de manière non conforme à l’usage prévu et à une trop grande fréquence. Les personnes interrogées utilisaient jusqu’à treize fois plus de pesticides que ce qui est conseillé par les fabricants. Une étude de l’Université de Cape Coast datant de 2019 a montré à son tour que sur 144 agriculteurs interrogés, 80% ne portait aucun équipement de protection et 84% éliminait les contenants des pesticides en les jetant dans les champs.

À cela s’ajoute encore le fait que le produit Confidor contient de l’imidaclopride. Ce principe actif fait partie de la catégorie des néonicotinoïdes, connus pour tuer les abeilles. Ils attaquent le système nerveux central des insectes, ce qui a pour conséquence de les faire mourir. En 2018, l’imidaclopride a été interdit dans l’UE en raison des risques « inacceptables » pour les abeilles.


Dans le cadre de la présente enquête, nous avons interviewé dix-sept cultivatrices et cultivateurs de cacao autour de Tepa et de Goaso, deux districts au nord-ouest de la capitale provinciale Kumasi. Sept d’entre eux vendent leurs fèves à Ecom, le plus important partenaire local et acheteur de Lindt & Sprüngli au Ghana. Et quatre d’entre eux, dont Osei Kwame Williams, faisaient ou font partie du « Farming Program » de Lindt & Sprüngli. Toutes les personnes interrogées nous ont raconté avoir régulièrement utilisé des pesticides, certes autorisés au Ghana, mais classés comme hautement dangereux par le réseau PAN et interdits dans l’UE et en Suisse.

Critiques de la dualité morale de l’UE

Marcos Orellana, rapporteur spécial auprès de l’ONU sur les substances toxiques et les droits de l’homme, a visité le Ghana il y a trois ans. Dans son rapport, il critique vivement les doubles standards des pays industrialisés occidentaux et recommande au gouvernement ghanéen d’interdire toutes les importations de pesticides hautement dangereux qui sont interdits dans les pays de fabrication ou dont l’utilisation y est fortement limitée. Il s’agit de respecter les droits humains : « Toute personne au Ghana a le droit de vivre dans un environnement propre, sain et durable », écrit-il dans son rapport. Il relève aussi que des épidémiologistes examinent depuis 25 ans le lien entre l’exposition aux pesticides et la santé humaine en étudiant surtout la main-d’œuvre agricole. Ces scientifiques ont régulièrement mis en lumière le fait que les maladies chroniques et neurodégénératives, en particulier la maladie de Parkinson, ainsi que les cancers, surtout ceux du sang et de la prostate, touchent de manière disproportionnée les travailleurs agricoles.

Une évaluation récente de l’ONG Public Eye, réalisée avec la plate-forme d’investigation Unearthed de Greenpeace, montre qu’en 2024 les pays membres de l’UE ont autorisé l’exportation de quelque 122 000 tonnes de pesticides interdits sur leurs propres territoires en raison de risques inacceptables pour la santé ou l’environnement. C’est bien 50% de plus qu’en 2018. Sur la liste des acheteurs figurent 93 pays, dont les trois quarts ont un revenu bas ou moyen, notamment le Ghana.

La plupart des producteurs de cacao interrogés utilisent régulièrement des pesticides qui, bien qu’autorisés au Ghana, sont classés comme hautement toxiques par le PAN et interdits dans l’Union européenne et en Suisse. © Francis Kokoroko

Des substances toxiques dans la chaîne d’approvisionnement

Sur son site Internet, Lindt & Sprüngli cite cinq principes pour un approvisionnement responsable en cacao, notamment « les partenariats sur le long terme » avec les fournisseurs, un « programme d’approvisionnement responsable » et « la traçabilité et la transparence des chaînes d’approvisionnement ». Nous avons demandé à Lindt & Sprüngli dans quelle mesure l’utilisation de pesticides hautement toxiques dans le cadre de son programme de durabilité était compatible avec le principe d’un « programme d’approvisionnement responsable ». « Un contrôle du respect de la liste des pesticides est une exigence importante qui doit être garantie par les fournisseurs (y compris Ecom) », écrit la porte-parole. Toutefois, cette « liste des pesticides » n’est ni accessible au public, ni fournie sur demande par Lindt & Sprüngli. « Ceci n’est pas possible en raison d’obligations contractuelles », précise la porte-parole. Nous aurions aussi voulu savoir où se trouvent les 1060 « demo plots » au Ghana qui, selon Lindt, accueillent des formations sur le développement durable et promeuvent «la production et l’utilisation de produits et engrais organiques ». Sur cette question aussi, la multinationale fait blocage. La liste des fermes de démonstration ne peut pas être rendue publique « pour des raisons de protection des données », affirme la porte-parole.

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Lindt & Sprüngli a entièrement externalisé la mise en œuvre de son « Farming Program ». Au Ghana, ce sont plusieurs entreprises de matières premières actives dans le pays qui s’en chargent, notamment « Olam International Limited », « Touton SA » et « Ecom Agrotrade Ltd. ». D’une part, elles organisent sur place les formations avec les agricultrices et agriculteurs ; d’autre part, elles leur achètent les fèves de cacao sur mandat de Lindt & Sprüngli. La multinationale du chocolat, quant à elle, emploie au Ghana un seul et unique collaborateur, qui surveille la mise en œuvre du programme. Le contact direct avec les agricultrices et agriculteurs est assuré par 360 employé·e·s des trois entreprises de négoce précitées, qui sont entièrement payé·e·s par Lindt & Sprüngli. Le partenaire le plus important au Ghana est Ecom. Multinationale de matières premières active dans le monde entier et dont le siège principal se trouve à Pully, dans le canton de Vaud, Ecom s’est spécialisée dans le négoce de cacao, de café et de coton. Sa valeur se chiffre en milliards.

Dans le cadre du programme de développement durable de Lindt & Sprüngli, la multinationale suisse ECOM a commercialisé des pesticides hautement dangereux auprès des agriculteur·trice·s. © Francis Kokoroko

Ecom : le géant du cacao dont presque personne n’a entendu parler

Ecom (ECOM Agroindustrial Corp. Ltd.) est une multinationale de négoce et de transformation de matières premières dont le siège principal se trouve à Pully, dans le Canton de Vaud. En 2017, elle employait plus de 5400 collaboratrices et collaborateurs dans le monde entier. Ecom vend des matières premières à de grandes marques telles que Nestlé, Starbucks, Mars et Lindt & Sprüngli. Les débuts de la multinationale remontent à 1849 dans le domaine du négoce du coton. Son expansion sur les marchés du café et du cacao s’est faite au cours du XXe siècle. Le groupe s’est fortement développé par le biais d’acquisitions, mais est resté en mains privées. Il n’est pas coté en bourse et ne publie pas de données commerciales. Dun & Bradstreet, un fournisseur de données sur les entreprises, a estimé les recettes de la multinationale en 2022 à environ 4,95 milliards de dollars américains. Selon les chiffres de 2019, Ecom fait aussi partie des plus importants commerçants mondiaux dans les secteurs du coton et du cacao.

Ecom n’a cessé de renforcer sa présence au Ghana. Aujourd’hui, c’est l’une des plus importantes entreprises privées acheteuses de cacao agréée par l’État (« licenced buying companies », LBC). Selon ses propres informations, Ecom collabore avec quelque 140 000 agricultrices et agriculteurs dans toutes les régions productrices de cacao du Ghana et achète chaque année entre 100 000 et 130 000 tonnes de cacao. Pour ce faire, la multinationale dispose au Ghana de sa propre flotte de 130 camions. La structure d’Ecom au Ghana manque de transparence. Au groupe appartiennent : AgroEcom Ghana Limited, Unicom Ghana Limited, Sustainability Management Services (SMS), Sourcetrust Ghana Limited, Unicom Specialty Commodities, JNF Properties Limited, Kiteko Ghana Limited et Crop Doctor Ghana Limited. Selon les données du groupe, « Crop Doctor Ghana Limited » propose « des intrants et équipements de haut qualité et promeut des approches agricoles innovantes, qui augmentent le rendement des exploitations agricoles et réduisent les coûts». Mais il n’est écrit nulle part que Crop Doctor commercialise aussi des pesticides hautement dangereux (des HHP selon la classification du réseau PAN), qu’elle a vendus pendant des années à de petit·e·s agricultrices et agriculteurs dans le cadre de formations.

Selon ses propres informations, Lindt & Sprüngli travaille avec 2400 agricultrices et agriculteurs à Tepa et à Goaso, deux districts au nord-ouest de la capitale provinciale Kumasi. Toutefois, il est difficile de déceler sur place des signes de la présence de Lindt. Nous trouvons le logo du « Farming Program » de Lindt & Sprüngli seulement dans les dépôts d’Ecom à Tepa, là où les fèves sont emballées dans des sacs en vue de leur exportation. Pratiquement toutes les agricultrices et tous les agriculteurs à Tepa et à Goaso à qui nous avons montré le logo sur notre smartphone nous ont dit ne l’avoir jamais vu ni avoir entendu parler de ce programme.

Nous ne trouvons sur place aucune trace de la collaboration étroite avec les producteurs que l’entreprise aime suggérer dans sa communication. La plupart des agricultrices et agriculteurs n’ont aucune idée de ce qu’il advient de leurs fèves. Ils les vendent à un acheteur local (local buying clerk), qui reçoit de l’argent d’une société d’achat agréée par l’État (licenced buying company), par exemple Ecom, pour se procurer des fèves de cacao auprès des agricultrices et agriculteurs. Cependant, Ecom ne peut pas exporter les fèves directement en Suisse, mais les vend tout d’abord à l’entreprise étatique « Ghana Cocoa Board » (Cocobod), qui règle l’ensemble des exportations. La plupart des cultivatrices et cultivateurs de cacao connaissent le nom de la société agréée par l’État à qui ils vendent leurs fèves. Mais seule une minorité connaît la multinationale qui produit du chocolat à partir de leur matière première. La chaîne d’approvisionnement du cacao manque notoirement de transparence. Malgré cela, Lindt & Sprüngli vante son approche « Bean to Bar » (de l’achat des fèves à la production des tablettes de chocolat). Sur le site Internet de la multinationale, on peut lire : « Ce n’est qu’en sachant où nos fèves de cacao sont cultivées que nous pouvons avoir une influence sur les conditions de vie des familles d’agriculteurs dans les pays producteurs de cacao. »

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Des primes bienvenues, mais pas de prix équitable

Joseph, dont le vrai nom nous est connu, mais que nous ne mentionnerons pas ici pour sa sécurité, fait partie de ceux qui connaissent Lindt & Sprüngli. Il vit à Akwaiase, qui se trouve à quelques kilomètres de Tepa. Lorsque nous arrivons chez lui, il est assis sur une chaise en plastique sous un manguier. Devant lui, un grand tas de cabosses noires, pourries. Derrière lui, un puits, une moto, une remise et une maison simple faite en briques brutes avec un toit de tôle. Il y vit avec sa femme et ses huit enfants. Il porte des sandales noires, un pantalon en toile beige et un t-shirt sale. Au-dessus de sa barbe noire sourient deux yeux fatigués.

Les cultivatrices et cultivateurs témoignent d’irritations cutanées, de brûlures aux yeux et d’essoufflement provoqués par les pulvérisations. © Francis Kokoroko


Il a participé à plusieurs formations organisées par Ecom dans le cadre du « Farming Program » de Lindt & Sprüngli. En contrepartie, il a reçu en automne dernier une prime d’environ 150 dollars américains, versés sur son téléphone portable, pour 18 sacs de cacao livrés à Ecom. Il était très heureux de recevoir cette prime et il espère qu’elle sera encore un peu plus élevée cette année. Car il ne parvient pas encore à atteindre un prix équitable pour son cacao, raconte Joseph. Le prix par sac s’élevait en juin 2025 à 3100 cedis ghanéens (environ 250 dollars américains). Ce prix est établi par l’entreprise étatique Ghana Cocoa Board (Cocobod). Pour Joseph, un prix équitable serait d’environ 7000 cedis ghanéens (570 dollars américains). La « prime de durabilité » d’environ 8 dollars américains par sac versée par Lindt ne comble que peu cet écart.

Outre les prix bas, ce sont surtout les nuisibles qui préoccupent Joseph. « Nous pulvérisons les arbres presque chaque mois, et si les produits n’étaient pas aussi chers, nous le ferions même deux fois par mois. » Il nous conduit dans une remise en bois devant la maison. Une femme y prépare à manger sur un foyer ouvert. Dans la remise, Joseph stocke ses produits agrochimiques et une combinaison qu’il porte lorsqu’il traite ses arbres. Il va chercher un sac en jute et nous montre son contenu : des récipients en plastique contenant les insecticides « Acati Power », « Konmidor » et « Akate King ». Ces trois produits ont comme principes actifs de la thiaméthoxame, de l’imidaclopride et de la bifenthrine, trois substances qui ne sont plus autorisées dans l’UE ni en Suisse car elles sont dangereuses pour la santé et l’environnement.

L’insecticide « Galil 300 SC » de la filiale Adama de Syngenta contient les substances actives imidaclopride et bifenthrine. Selon le PAN, ces deux substances sont extrêmement nocives et interdites dans l’UE et en Suisse. © Francis Kokoroko

Et aussi du paraquat pour cultiver le cacao

« Aujourd’hui, la plupart des cultivatrices et cultivateurs de cacao au Ghana ne voient plus d’alternative à l’utilisation de pesticides », affirme Issifu Issake, président de la « Ghana Cooperative Cocoa Farmers Association », une organisation faîtière représentant 75 associations et des milliers de cultivatrices et cultivateurs de cacao dans neuf régions. Parmi ces cultivateurs, certains vendent leurs fèves à Ecom et Lindt & Sprüngli. « Mais seule une minorité utilise un équipement de protection pour pulvériser les arbres, ce qui met fortement leur santé en danger », relève-t-il. Pour sortir de cette spirale négative, il a quant à lui commencé à produire de manière biologique et a renoncé aux pesticides chimiques, raconte Issake. Au début, cela demandait plus de travail et coûtait plus cher, mais sur le long terme c’est mieux pour la santé, les sols et la résilience vis-à-vis de la crise climatique. Son organisation essaie de sensibiliser les agricultrices et agriculteurs aux dangers liés à l’utilisation de pesticides sans équipement de protection. « Mais la plupart des agriculteurs sont désespérés. Ils utilisent dans leurs champs tout ce qu’ils trouvent dans les magasins agricoles. »

Pour cette enquête, nous nous sommes rendus dans cinq magasins agricoles de la région d’Ashanti, dont l’un collabore avec le « Ghana Cocoa Board » (Cocobod). Cette autorité publique fait des recherches et donne des recommandations sur les produits agrochimiques à utiliser pour la culture du cacao. La plupart des cultivatrices et cultivateurs de cacao s’y réfèrent. Tous les magasins visités vendent de nombreux pesticides dont les principes actifs ne sont plus autorisés dans l’UE ni en Suisse. Les produits s’appellent « Akate Star », « Akate Rock Star » ou « Aceta Star » (contenant de la bifenthrine), « Galil 300 SC » (contenant de l’imidaclopride) ou encore « Actara 240 SC » et « Acati Power » (contenant du thiaméthoxame). Ce qui est frappant dans les magasins et dans les champs, c’est la forte présence de pesticides de la marque « Adama ». La multinationale israélienne de l’agrochimie appartient depuis 2017 à Syngenta Group, dont le siège principal est à Bâle.

Le paraquat et les nombreux cas occultés d’intoxication aux pesticides

Les accidents et les intoxications volontaires aux pesticides font partie des principales raisons pour lesquelles on le contacte, relève le toxicologue Caesar Nyadedzor, directeur du centre antipoison ghanéen, le « Ghana Poison Control Centre », une section du service de santé publique à Accra. « Les pesticides, surtout ceux qui sont hautement dangereux, appelés aussi HHP, sont un réel problème de santé publique au Ghana », affirme-t-il. Il est particulièrement préoccupé par la grande disponibilité d’herbicides contenant du paraquat. Le paraquat est surtout utilisé dans la culture maraîchère, mais les cultivatrices et cultivateurs de cacao y ont aussi recours pour éliminer l’herbe et les mauvaises herbes poussant sous les cacaoyers. Le paraquat a été interdit dans plus de 70 pays en raison de sa haute toxicité. En cas d’ingestion, 35 mg par kilo de poids corporel sont mortels. Des études épidémiologiques ont montré qu’une exposition à de faibles doses sur le long terme entraînait un risque élevé de développer la maladie de Parkinson.

Ces dernières années, Caesar Nyadedzor a documenté de nombreux cas d’intoxications mortelles au paraquat. Mais beaucoup de cas d’intoxications et de suicides sont occultés, précise-t-il. « Contrairement à ce qui a cours dans de nombreux autres pays, les centres médicaux et les hôpitaux ghanéens ne sont pas tenus de nous annoncer ce genre de cas. » Il plaide pour que le personnel médical soit mieux formé afin de pouvoir à l’avenir diagnostiquer et enregistrer les cas d’intoxication aux pesticides. Mais il manque à Caesar Nyadedzor de l’argent et du personnel ; il est le seul dans tout le pays à s’occuper des intoxications. « Si je le pouvais, le paraquat serait la première substance active que j’interdirais », déclare-t-il. Depuis des années, il plaide pour une interdiction des pesticides hautement dangereux et a régulièrement fait part de ses inquiétudes aux autorités. Jusqu’ici sans succès, comme le montre la large disponibilité du paraquat et d’autres pesticides hautement dangereux au Ghana.

Dans les magasins, on trouve aussi une série de produits à base de paraquat avec des noms tels que « Gramostrong », « ParaeForce » et « Haouquat ». Ce sont des copies du produit original de Syngenta « Gramoxone », principalement fabriquées par des producteurs chinois ou indiens. Le Paraquat est aujourd’hui interdit dans plus de 70 pays ; en Suisse, l’interdiction date de 1989 et dans l’UE, de 2007. La raison principale de cette décision : la haute toxicité du produit. Il suffit d’une petite gorgée de paraquat pour que les organes humains cessent de fonctionner. Le paraquat est connu pour être utilisé par des petits agriculteurs désespérés dans les pays du Sud pour se suicider. Ce produit est surtout utilisé dans la culture maraîchère, mais plusieurs cultivateurs nous ont raconté avoir utilisé le paraquat contre les mauvaises herbes poussant sous les cacaoyers.

Syngenta tire profit des cultivatrices et cultivateurs de cacao

La multinationale Syngenta, qui est l’un des plus importants producteurs de pesticides au niveau mondial et dont le siège est à Bâle, a elle aussi des liens avec le commerce des pesticides au Ghana. Un porte-parole confirme à notre demande que Syngenta collabore étroitement avec l’entreprise étatique Ghana Cocoa Board (Cocobod). Syngenta fournit actuellement deux produits à Cocobod : « Ridomil gold plus » et « Pergado Ultra ». Ces deux produits sont autorisés dans l’UE et en Suisse. Mais les magasins agricoles vendent également de nombreux pesticides de Syngenta et de sa filiale Adama (qui fait partie du groupe Syngenta (Syngenta Group) depuis 2017) qui sont interdits en Europe et en Suisse. Parmi ceux-ci, « Actara 240 SC », contenant la substance active thiaméthoxame de Syngenta et « Galil 300 SC », produit d’Adama contenant de l’imidaclopride. Pour Syngenta, les interdictions en Europe ne sont pas une raison d’interdire les exportations vers l’Afrique. À ce propos, la multinationale écrit : « Il est à noter que dans de nombreux pays en développement, les tentatives venant de l’extérieur d’imposer les principes de l’UE peuvent être perçues localement comme néocolonialistes, car elles négligent les connaissances et le contexte locaux. » Syngenta se voit donc presque mener une mission anticoloniale en vendant des substances interdites dans l’UE et à la dangerosité avérée pour la santé ou l’environnement. Selon Marcos Orellana, rapporteur spécial auprès de l’ONU sur les substances toxiques et les droits de l’homme, vendre de telles substances viole toutefois le droit de la population ghanéenne de vivre dans un environnement propre, sain et durable.

Via le lobby de l’agrochimie « Crop Life », Syngenta et d’autres grandes multinationales agrochimiques entretiennent des relations étroites avec les autorités ghanéennes qui délivrent les autorisations. Dans son rapport sur le Ghana de 2023, Marcos Orellana s’est également montré préoccupé par le fait que « les intérêts commerciaux de l’agrochimie soient représentés dans le comité technique sur les pesticides (« Pesticides Technical Committee »), ce qui leur permet d’influencer directement la sélection des pesticides enregistrés au Ghana ». Syngenta est également membre de la Plate-forme suisse du cacao durable (SWISSCO), qui s’engage « à améliorer les conditions de vie des producteurs de cacao, à protéger les ressources naturelles, et à promouvoir la biodiversité dans les pays producteurs de cacao », comme on peut le lire sur le site Internet de la plate-forme. Lindt & Sprüngli et Ecom sont également membres de SWISSCO.

© Francis Kokoroko

Irritation de la peau, yeux qui brûlent et difficultés respiratoires

Au Ghana, le recours aux pesticides a fortement augmenté ces dernières années. Selon un rapport de la FAO datant de 2023, 9700 tonnes de pesticides sont utilisées par année au Ghana ; c’est environ sept fois plus qu’en 2010. En 2020, 246 insecticides et 272 herbicides étaient autorisés au Ghana. Parmi les pesticides, on trouve de nombreux néonicotinoïdes, tenus pour responsables de la mortalité massive des abeilles en Europe. Au Ghana, la population de moustiques qui pollinisent les fleurs du cacaoyer a été à tel point décimée par l’utilisation des néonicotinoïdes que le gouvernement a décidé en 2017 de lancer un programme national de pollinisation manuelle des cacaoyers. Environ 30 000 jeunes ont été engagé·e·s à cette fin. Des enquêtes récentes montrent qu’aujourd’hui 70 à 85% des agricultrices et agriculteurs ghanéen·e·s utilisent des produits agrochimiques. Un grand nombre de cultivatrices et cultivateurs de cacao nous ont raconté consacrer environ un tiers de leurs recettes à l’achat de produits agrochimiques. Beaucoup doivent contracter des crédits et s’endettent pour pouvoir acheter ces produits.

Effondrement écologique dû au manque d’insectes utiles

Selon le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), sur un total de 2,3 millions d’hectares de cacaoyers cultivés au Ghana en 2022, 2 millions d’hectares l’étaient en monoculture. Le cacaoyer est originaire d’Amérique du Sud, où il pousse dans la forêt tropicale en symbiose avec d’autres plantes et à l’ombre d’arbres du plus grands. Cultivés en monoculture, les cacaoyers sont vulnérables aux nuisibles et à la sécheresse ; c’est pourquoi il faut utiliser plus de pesticides et d’engrais. Cela a aussi des conséquences écologiques, car les fleurs du cacaoyer sont pollinisées par des moustiques. Le recours fréquent aux néonicotinoïdes, plus connus en Europe sous le nom de « tueurs d’abeilles », a à tel point réduit les populations de pollinisateurs que le « Ghana Cocoa Board » (Cocobod) s’est vu contraint en 2017 de lancer un programme national de pollinisation manuelle des cacaoyers. Environ 30 000 jeunes ont été engagé·e·s dans ce programme. Le directeur de Cocobod a expliqué que la pollinisation manuelle était devenue nécessaire car le nombre de pollinisateurs naturels avait diminué en raison de l’utilisation intensive de produits chimiques sur les fermes. Les deux principes actifs qui sont utilisés par un très grand nombre de cultivatrices et cultivateurs de cacao, à savoir le thiaméthoxame et l’imidaclopride, sont des néonicotinoïdes, connus pour nuire aux pollinisateurs et, pour cette raison, ces produits sont interdits dans l’UE et en Suisse. Les charges salariales pour la pollinisation manuelle annuelle ont été estimées à 18 millions de dollars américains.

Un producteur de cacao qui a participé à plusieurs formations organisées par Ecom dans le cadre du « Lindt & Sprüngli Farming Program ». Le principe actif de l’insecticide « Akate King » visible sur la photo n’est plus autorisé dans l’UE et en Suisse en raison de sa dangerosité.

Raymond Owusu-Achiaw est expert en matière de pesticides et de lutte intégrée contre les nuisibles auprès de l’ONG ghanéenne « Conservation Alliance International ». Depuis des années, son organisation essaie, en collaboration avec des partenaires internationaux, de rendre le secteur du cacao plus équitable et moins nocif pour l’environnement. Nous avons rendez-vous avec lui pour un entretien au siège principal de l’ONG à Accra, la capitale du Ghana. « Les conséquences sanitaires liées à l’utilisation de pesticides dans la culture du cacao sont visibles », affirme-t-il. « Les agriculteurs me parlent d’irritations cutanées, de sensation de brûlure aux yeux et de difficultés respiratoires après la pulvérisation. » La grande majorité sait maintenant que l’utilisation de pesticides hautement dangereux sans protection met leur santé en danger. « Mais la plupart des agriculteurs luttent pour leur survie et veulent pouvoir récolter à tout prix. C’est pourquoi les dommages causés à la santé sur le long terme passent souvent au second plan. »

Les acheteurs internationaux de cacao, comme Lindt & Sprüngli, ont certes élaboré des politiques qui présentent bien sur le papier, relève Owusu-Achiaw, mais ils n’ont la plupart du temps aucun contrôle sur ce qui se passe vraiment sur place. « Ce qui compte, c’est ce qui se passe sur les fermes des cultivatrices et cultivateurs de cacao, et non pas de ce qui est écrit dans les rapports de durabilité des producteurs de chocolat. » Il critique le fait que la responsabilité soit reportée sur les intermédiaires, les entreprises appelées « Licensed Buying Companies », telles qu’Ecom au Ghana. « Les entreprises en Europe réalisent les plus grands bénéfices dans la chaîne d’approvisionnement du cacao ; elles ont par conséquent une responsabilité vis-à-vis des agriculteurs et des communautés qui cultivent le cacao. »

Le recours aux pesticides dans la chaîne d’approvisionnement manque de transparence

Selon l’ONG allemande « Inkota », qui travaille depuis des années sur la question de l’utilisation des pesticides en Afrique, aucun grand fabricant de chocolat n’a jusqu’à présent publié de documentation systématique sur les pesticides présents dans sa propre chaîne d’approvisionnement. « La plupart des entreprises ne savent pas quels pesticides sont utilisés par leurs agricultrices et agriculteurs et à quelle fréquence», relève Juliane Bing, chargée jusqu’en été 2025 de la question du cacao au sein d’Inkota. « Les effets sur la santé restent méconnus, car il n’y a pas de collecte systématique de données sur les problèmes de santé chroniques dus à l’exposition aux pesticides. »

Le « système d’élimination des produits chimiques » de Lindt & Sprüngli dans la réalité : des conteneurs de pesticides vides jonchent le sol entre les cacaoyers. Nous n’avons trouvé aucun point de collecte. © Francis Kokoroko

Dans le rapport de durabilité de Lindt & Sprüngli pour l’année 2024, les pesticides ne sont pas une seule fois mentionnés. En revanche, le terme de « durabilité » apparaît sur 61 pages et jusqu’à 35 fois par page. Sur le site Internet du « Farming Program », on trouve une rubrique « Foire aux questions » (FAQ), où figure notamment la question suivante : « Des pesticides sont-ils utilisés dans la chaîne d’approvisionnement de Lindt & Sprüngli ? ». On apprend notamment que les partenaires locaux de Lindt proposent des formations promouvant des techniques agricoles plus durables afin de réduire le besoin en pesticides dans la production de cacao. Plus loin, il est écrit : « Dans le cadre de nos investissements dans l’approvisionnement responsable en cacao, les agriculteurs reçoivent exclusivement des produits biologiques (« organic inputs ») pour leurs plantations de cacao. » En creusant un peu plus, on trouve dans le « Verification Guidance Document » du « Farming Program » une série de critères relatifs à l’utilisation de pesticides. Lindt & Sprüngli exige d’Ecom et des autres fournisseurs de sa chaîne d’approvisionnement de :

  • réduire au maximum l’utilisation de substances dangereuses et veiller à ce qu’elles soient utilisées en toute sécurité ;
  • garantir que les agricultrices et agriculteurs n’utilisent des « produits phytosanitaires chimiques » qu’en dernier recours (« last resort ») et qu’ils privilégient d’autres méthodes manuelles pour lutter contre les nuisibles ;
  • réduire au maximum les effets négatifs sur les ressources naturelles via un « système d’élimination des produits chimiques et des déchets » (« chemical and waste management »), notamment en éliminant correctement les contenants des pesticides ;
  • faire en sorte que tous les produits chimiques soient stockés dans des endroits bien aérés, hors de la portée des enfants et loin de la nourriture ;
  • faire en sorte que les personnes qui pulvérisent les pesticides portent un équipement de protection en bon état.

Comme le montre notre enquête à Tepa et à Goaso, ces lignes directrices ne sont pas suivies sur le terrain. L’utilisation de pesticides hautement dangereux n’est pas réduite, mais ne cesse au contraire d’augmenter. Les pesticides ne sont pas utilisés « en dernier recours », mais constituent souvent le premier choix dans la crise actuelle. Il n’y a aucun « système d’élimination des produits chimiques et des déchets » à proprement parler. Sur les fermes visitées, des contenants vides de pesticides gisent dans l’herbe entre les arbres. Il n’y a pas de points de collecte dans les magasins agricoles. Comme le racontent les agricultrices et agriculteurs, ils ramassent de temps à autre les contenants et les brûlent. Et aucun·e des cultivatrices et cultivateurs de cacao avec qui nous avons discuté n’utilise un équipement complet de protection « en bon état » pour sprayer les arbres.

Les magasins agricoles proposent une large gamme de pesticides, dont beaucoup sont interdits en Suisse et dans l’Union européenne en raison de leur toxicité élevée. © Francis Kokoroko

En pleine nébuleuse toxique

Fin juin, au cours d’un après-midi ensoleillé, Kuma Enoch nous montre comment il traite ses champs contre les punaises. Il fait environ 30° et l’humidité est tropicale. Enoch n’est pas seulement cultivateur de cacao, mais il pulvérise aussi contre rémunération les fermes d’amis agriculteurs. Il est également acheteur au niveau local : avec l’argent qu’il reçoit de son « Do », un gestionnaire de dépôt d’Ecom, il se procure des fèves séchées auprès d’agriculteurs de la région. Il ne sait pas si Ecom revend ensuite ces fèves à Lindt & Sprüngli. Il sait seulement que plusieurs des 42 agriculteurs à qui il achète des fèves ont suivi des formations de Lindt.

Enoch va chercher dans sa maison une bouteille de « Galil 300 SC », un insecticide d’Adama contenant de l’imidaclopride et de la bifenthrine. Selon le réseau PAN, les deux produits sont hautement dangereux. Ils sont interdits dans l’UE et en Suisse. Enoch mélange le liquide clair avec un engrais d’un vert criard puis mélange le tout à main nue. Ensuite, il verse la solution dans le réservoir de son pulvérisateur fonctionnant au diesel et pouvant contenir jusqu’à 11 litres de solution aux pesticides. Il ajoute de l’eau et soulève l’engin lourd d’environ 20 kilos pour le mettre sur son dos. Puis il allume le moteur en tirant sur le cordon prévu à cet effet. Dans un bruit assourdissant, il se rend dans le champ de cacao. Quand il appuie sur le levier du pulvérisateur, une fine pluie de gouttelettes est projetée sur la cime des arbres. Il se tient là, en plein nuage toxique, vêtu d’un short gris et d’un polo rouge, pieds nus dans des bottes en caoutchouc vertes. Chargé de son lourd sac à dos et le front perlant de sueur, il va d’un cacaoyer à l’autre et respire l’air humide, imprégné de pesticides et d’engrais. En cinq minutes, le réservoir est vide.

Lorsque les gouttelettes de la solution pulvérisée lui arrivent parfois dans les yeux, ils brûlent ensuite toute la nuit, raconte-t-il. Surtout lorsqu’il utilise du « Ridomil », un fongicide produit par Syngenta, l’un des plus grands fabricants mondiaux de pesticides, dont le siège est à Bâle. Ce fongicide contient du mancozèbe, un perturbateur endocrinien qui peut nuire non seulement à la fertilité, mais aussi au fœtus. Cette substance est interdite dans l’UE depuis 2020 et en Suisse, depuis 2021. Enoch sait qu’il devrait porter une combinaison, des gants fabriqués à partir d’un caoutchouc spécial, des lunettes pour protéger les yeux et un masque pour que les produits chimiques n’atteignent pas ses poumons. C’est ce qu’expliquent des pictogrammes et des lettres en anglais sur les emballages de « Galil 300 SC » et de « Ridomil ». Mais porter un équipement de protection sous cette chaleur serait une torture, sans compter que ces équipements sont chers et pratiquement introuvables dans les magasins agricoles de la région.

Cocobod : l’État promeut une utilisation massive des pesticides

En 2001, l’autorité publique du cacao Cocobod a lancé le programme de lutte contre les maladies et les ravageurs du cacao CODAPEC (« Cocoa disease and Pest Control Program »). Il s’agit d’une contre-offensive chimique contre le fléau des punaises, qui ne cesse de s’aggraver, et contre la maladie de la pourriture brune des cabosses du cacaoyer. Des « gangs de sprayeurs » sillonnent tout le pays pour pulvériser les champs et lutter contre les pertes massives de récoltes causées par les nuisibles. Sur le papier, chaque agricultrice et chaque agriculteur a droit à ce que 0,4 hectare de sa ferme (ce qui correspond environ aux trois quarts d’un terrain de foot) soit traité gratuitement aux pesticides. Pour ce faire, Cocobod utilise aussi des néonicotinoïdes, connus pour tuer les abeilles, notamment l’insecticide « Confidor », qui contient de l’imidaclopride, substance interdite dans l’UE et en Suisse. Au moins jusqu’en 2019, cet insecticide a été pulvérisé plusieurs fois par année sur les fermes de cacao (Cocobod recommandait officiellement quatre pulvérisations annuelles). On ignore quels pesticides et substances sont pulvérisés aujourd’hui. Cocobod ne divulgue pas la liste des pesticides utilisés. Dans le cadre de cette enquête, nous avons parlé à de nombreux sprayeurs du programme CODAPEC. Tous se sont plaints d’être insuffisamment protégés. L’équipement de protection mis à disposition par Cocobod serait de mauvaise qualité. Par exemple, les gants de protection, qui ont souvent des trous après quelques semaines déjà, ne seraient remplacés qu’une fois par année. En outre, Cocobod ne soumettrait ses sprayeurs à aucun bilan de santé et ne rembourserait pas les coûts des examens médicaux. Les gangs de sprayeurs engagés par Cocobod traitent aussi des fermes du « Farming Program » de Lindt & Sprüngli, comme nous l’a confirmé une collaboratrice de l’entreprise.

Kuma Enoch pulvérise ses cacaoyers sans équipement de protection. Il est lui-même cultivateur de cacao et travaille également comme acheteur local afin de revendre le cacao de différentes familles paysannes, notamment à Ecom et à d’autres acheteurs. © Francis Kokoroko

Des tissus en coton et du beurre de karité pour se protéger

Dans les cinq magasins agricoles que nous avons visités à Tepa et dans les environs, nous n’avons trouvé aucun équipement de protection complet conforme aux recommandations de l’OMS. Deux magasins ne vendaient même aucun vêtement de protection, et deux autres n’avaient que des bottes en caoutchouc et des combinaisons. Seul un magasin proposait aussi des masques de protection dans son assortiment, « mais nous n’en vendons presque jamais », affirmait le vendeur. De toute façon, les équipements de protection sont rarement demandés. Les agricultrices et agriculteurs seraient plus enclins à acheter une bouteille supplémentaire de pesticide afin de garantir leur récolte plutôt qu’un masque visant à protéger leur santé. Comme nous l’avons vu à Tepa, certains cultivateurs et cultivatrices – on observe aussi des femmes qui pulvérisent les champs – se protègent la bouche et le nez avec un tissu en coton et portent une casquette en toile pour se protéger comme ils le peuvent des gouttelettes de pesticides. Certains se frottent également la peau avec du beurre de karité, graisse extraite des noyaux du fruit de karité. Selon eux, la graisse apaiserait un peu les irritations cutanées.

Il est très difficile de se procurer des équipements de protection adéquats. Les agriculteur·trice·s tentent de se protéger à l’aide de simples tissus en coton. © Francis Kokoroko

Lindt connaît le problème du manque d’équipements de protection et de l’exposition aux pesticides qui en résulte. Dans un entretien, une responsable de la durabilité raconte le dernier voyage d’affaires qu’elle a effectué il y a trois ans au Ghana. Lors de son séjour, elle a vu des agriculteurs sprayer les arbres en tongs. Malgré cela, la multinationale ne met aucun équipement de protection à disposition dans le cadre du « Farming Program ». À la question de savoir pourquoi, une porte-parole écrit : « Nous avons arrêté de distribuer des équipements de protection dans le cadre du programme mis en œuvre par Ecom lorsque nous sommes passés, il y a quelques années, des primes en nature à des primes en espèces, pour que les cultivatrices et cultivateurs puissent choisir librement dans quels outils ils souhaitent investir. » Ainsi, Lindt & Sprüngli considère les équipements de protection comme faisant partie de la « prime », et non pas comme un équipement de base mis à disposition de tous les agricultrices et agriculteurs cultivant du cacao pour la multinationale. Lindt écrit ensuite : « Distribuer du matériel gratuitement peut conduire à une dépendance, à la non-utilisation ou à la revente si les bénéficiaires n’accordent pas de valeur aux articles. » Lindt & Sprüngli met l’accent sur la sensibilisation à la nécessité des équipements de protection et « informe continuellement sur les dangers de certains pesticides ». Mais pour cela, la multinationale suisse du cacao mise au Ghana sur Ecom, un partenaire discutable.

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Utiliser la proximité avec les agriculteurs

Le groupe Ecom au Ghana compte différentes filiales. Parallèlement au secteur des services de gestion durable (« Ecom Sustainable Management Services »), qui met en œuvre le « Farming Program » pour Lindt & Sprüngli, il y a aussi la filiale « Crop Doctor », spécialisée dans la vente de produits agrochimiques et de machines agricoles. Dans son assortiment, on trouve ses propres marques telles que « Commander » (contenant de l’imidaclopride), « Rockstar » (contenant de la bifenthrine) et « Skope 370 WP » (contenant du mancozèbe). Tous ces principes actifs sont hautement dangereux.

Jessica a travaillé de 2013 à 2019 pour Ecom au Ghana et a occupé différents postes dans le domaine de la durabilité. Elle ne souhaite pas dévoiler son vrai nom. Elle raconte avoir toujours été dérangée par les affaires d’Ecom dans le domaine des pesticides. « Ecom voulait profiter de sa bonne position dans la chaîne d’approvisionnement du cacao. Et grâce aux marges importantes dans le commerce des pesticides, ils faisaient de grands bénéfices. » La direction d’Ecom a donné pour instruction à ses agronomes d’utiliser consciemment leur proximité avec les cultivatrices et cultivateurs de cacao dans le cadre du programme de Lindt pour leur vendre des produits Crop Doctor. Lors des formations, Ecom a certes enseigné aux agriculteurs la lutte intégrée contre les nuisibles, qui repose principalement sur des mesures biologiques et dans laquelle les pesticides synthétiques ne sont utilisés qu’en dernier recours. « Mais en même temps, ils vendaient aux agriculteurs les pesticides Crop Doctor en tant que produits de choix », raconte l’ex-collaboratrice d’Ecom. « C’est quand même très contradictoire. » Deux autres personnes ayant travaillé pour Ecom nous ont confirmé que, pendant des années, la multinationale a vendu des pesticides dans le cadre de ses programmes de durabilité.

Les enfants sont eux aussi exposés aux pesticides

Sampson ne souhaite pas non plus voir figurer son vrai nom dans cette enquête, car il craint des représailles. Il est agronome de formation et a travaillé chez Ecom de 2014 à 2019 comme agent de terrain. Dans cette fonction, il était chargé de la mise en œuvre du « Farming Program » dans le Ghana occidental. « Ecom fait partie des premières entreprises au Ghana à avoir distribué des pesticides dans le cadre de ses formations », affirme-t-il. « Ce qui de l’extérieur pouvait ressembler à une aide aux agriculteurs était en réalité une manière de faire encore plus de profits à leurs frais. » Pendant les formations pour Lindt, il était censé vendre par année pour 15 000 dollars américains de pesticides et d’engrais aux agriculteurs. « Cela faisait partie des objectifs selon lesquels mes résultats étaient évalués. » Quand il a commencé à travailler pour Ecom, seule une minorité de cultivatrices et cultivateurs de cacao pulvérisaient régulièrement leurs champs avec des pesticides, raconte Sampson. « Ils avaient leurs propres méthodes traditionnelles pour lutter contre les nuisibles. » Malgré ses objectifs de vente, il leur expliquait que les pesticides chimiques ne détruisaient pas que les nuisibles, mais aussi les espèces utiles et la microbiologie des sols. Ce qui le dérangeait en particulier, c’était de tomber régulièrement sur des enfants qui étaient exposés aux pesticides sur les fermes de cacao où il organisait les formations. « Leurs yeux coulaient, et ils disaient que leur peau brûlait. »

Selon une étude de l’Université de Chicago, le nombre d’enfants exposés à des pesticides nocifs au Ghana et en Côte d’Ivoire a fortement augmenté ces dernières années. En 2014, 10% des travailleurs mineurs y étaient exposés ; cinq ans plus tard, le pourcentage était de 27%. Il est pour le moins plausible que parmi ces fermes, il y en a aussi qui produisent pour Lindt & Sprüngli. En 2023, des journalistes de l’émission de la SRF Rundschau ont visité différentes fermes de cacao au Ghana, qui faisaient partie du « Farming Program » de Lindt & Sprüngli. Sur de nombreuses fermes, les journalistes ont constaté des cas de travail abusif des enfants.

Selon une étude de l’université de Chicago, le nombre d’enfants exposés à des pesticides nocifs au Ghana et en Côte d’Ivoire a considérablement augmenté ces dernières années. © Francis Kokoroko

Les enfants sont également exposés aux pesticides

Selon une étude de 2020 réalisée par des chercheurs de l’Université de Chicago, 1,5 million d’enfants travaillaient dans les plantations de cacao au Ghana et en Côte d’Ivoire en 2019. Selon cette étude, le nombre de travailleurs mineurs au Ghana et en Côte d’Ivoire qui sont exposés aux pesticides dangereux a fortement augmenté. En 2014, le taux s’élevait à 10% ; en 2019, à 27%. Plus de 700 000 enfants travaillent sur les plantations de cacao au Ghana. La plupart du temps, ils aident leur famille lors de la récolte ou ouvrent les cabosses avec une machette pour en extraire les fèves. L’exposition aux pesticides a par exemple lieu lorsqu’ils travaillent à proximité d’une ferme dont les champs ont été récemment pulvérisés ou s’ils passent sans faire exprès sur le terrain d’une ferme qui vient d’être traité aux pesticides. Une exposition indirecte est aussi possible lorsqu’ils touchent les habits qu’utilisent leur père ou leur mère pour pulvériser les cacaoyers. Même les nourrissons sont exposés aux pesticides lorsque les mères les portent dans leur dos pendant les travaux dans les champs, comme cela se fait souvent dans de nombreux pays d’Afrique.

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Confrontée aux déclarations de son ancien employé, Ecom répond par écrit que la distribution directe et la « facilitation de la vente » par les agents de terrain ont été « formellement » suspendues en 2020. Ecom confirme avoir entre autres distribué des pesticides contenant de l’imidaclopride et de la bifenthrine. En même temps, la multinationale souligne le fait que tous les pesticides commercialisés étaient parfaitement autorisés pour une utilisation dans la culture de cacao par les autorités de contrôle ghanéennes compétentes. D’ancien·ne·s employé·e·s racontent qu’Ecom n’a suspendu la distribution directe qu’en 2023. Cette décision était surtout due au fait qu’un grand nombre d’agricultrices et agriculteurs ne pouvaient plus rembourser les crédits qu’Ecom leur avait accordé pour l’achat de ses propres produits. Une situation qui n’était pas bonne pour les affaires.

« Officiellement, Ecom et Lindt disent protéger les agricultrices et agriculteurs », relève Sampson. « Mais en visitant régulièrement les fermes, on remarque très vite que cela n’est pas le cas. » La seule chose qui comptait réellement pour Lindt & Sprüngli selon Sampson, c’était que lui et ses collègues d’Ecom s’assurent que les cultivatrices et cultivateurs fassent de grandes récoltes et qu’il y ait toujours assez de cacao à disposition. En 2022, Sampson en a eu assez des multinationales de commerce de matières premières dans son pays. Il a fondé sa propre ONG qui veut renforcer la position des femmes dans le secteur du cacao. Il leur apprend la culture biologique du cacao et comment elles peuvent tenir les nuisibles éloignés des champs grâce à des solutions faites maison à base de graines de margousier et de parties du fruit du cacaoyer. « C’est moins cher pour les agricultrices et plus sain, et les récoltes sont aussi meilleures sur le moyen terme », affirme-t-il.

Abandonner la ferme aux nuisibles

Osei Kwame Williams, le propriétaire de la ferme de démonstration, a depuis abandonné la culture du cacao. Il travaille maintenant cinq jours par semaine comme chauffeur de minibus. Il dit gagner ainsi plus qu’avec le cacao. Cela suffit néanmoins tout juste à nourrir sa famille de cinq enfants et à payer les frais scolaires. « Mais au moins j’ai un revenu quotidien sûr. » Maintenant, en juin, ce serait justement le moment de pulvériser les jeunes cabosses, relève-t-il, comme il l’a toujours fait par le passé. « Mais celui qui n’a pas d’argent pour s’acheter des pesticides abandonne les arbres aux nuisibles. »

Osei Kwame Williams tenant une pancarte du « Lindt & Sprüngli Farming Program » © Francis Kokoroko

Il ne sait pas s’il fait encore partie du « Farming Program » de Lindt & Sprüngli. Mais aucune formation ne se serait tenue sur sa ferme depuis des années. Après 2017, les agronomes d’Ecom et les délégations occasionnelles de Lindt & Sprüngli venant de Suisse ne lui auraient plus rendu visite. Il ne sait pas pourquoi. « Je me sens trahi », affirme-t-il. Pour Lindt & Sprüngli, en revanche, Mfanibu fait toujours partie des « demo plots » actives. À notre demande, une porte-parole écrit qu’actuellement treize « demo plots » seraient actives à Tepa et 37 à Goaso, « dont une à Mfanibu ».

Enquête et rédaction: Samuel Schlaefli, collaboration au Ghana: Kwetey Nartey, photos : Francis Kokoroko, Traduction de l’allemand: Sophie Bovy

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